Un reportage australien sur les indiens brésiliens jugés raciste

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(Last Updated On: 30 juin 2018)

Des journalistes australiens ont réalisé un documentaire sur les Suruwahá, une tribu autochtone du Brésil et les propos qu’ils y ont avancé a choqué les Brésiliens. En effet, dans ce reportage, les journalistes présentent ce peuple indigène comme étant des « tueurs d’enfants » et comme une tribu vivant « à l’âge de pierre ». Les journalistes semblent plus juger que présenter et condamne tout un peuple avec des faits non prouvés. Pour riposter à cette injustice, les Suruhawá déposent une plainte contre ces journalistes pour racisme.

Les Suruwahá

La tribu des Indiens Suruwahá comptent actuellement quelques 140 personnes qui vivent en semi-isolement. En effet, les seuls contacts que la tribu a avec le monde moderne sont la FUNAI (organisme brésilien chargé des questions indigènes) et quelques missionnaires. Les Suruwahá vivent dans la forêt amazonienne dans l’État d’Amazonas au Brésil.

Le reportage « La tribu perdue » et quelques propos qui choquent

Les deux journalistes qui ont réalisé le documentaire sont Tim Noonan et le fameux écrivain Paul Raffaele qui a beaucoup fait parler de lui ces derniers temps. Ces deux réalisateurs ont intitulé leur reportage « La tribu perdue ». Durant leur tournage dans la jungle, les journalistes australiens ont avancé de nombreux propos plutôt choquants tels que :

  • « La remontée dans le temps de 10 000 ans »
  • « Pire violation des droits humains »
  • « Encourage le meurtre des enfants malformés »
  • « Vivent encore à l’âge de pierre »

Voici quelques-uns des termes qu’ils ont utilisés pour décrire les Suruwahá. Ces propos qu’ils pensaient visiblement anodins ne sont malheureusement pas tombés dans les oreilles de sourds et une vive polémique a tout de suite accompagnée la sortie du documentaire en 2011. C’est la chaîne Sunday Night qui a publié pour la première fois ce qui deviendra par la suite un vrai conflit judiciaire.

 

« La tribu perdue » au cœur d’un conflit judiciaire

Face au portrait très peu flatteur que les deux journalistes ont dressé du peuple Suruwahá, les organismes défenseurs des tribus autochtones sortent de leur silence pour porter plainte contre les deux hommes. Parmi ces organismes, on cite le Survival International. Après que la plainte ait été déposée par cet ONG, l’ACMA (Australian Communications and Media Authority) ouvre immédiatement une enquête pour vérifier la véracité de la plainte. Cette enquête a finalement abouti à une conclusion qui condamne les deux journalistes puisque l’ACMA déclare que leurs propose étaient de nature à « provoquer un intense rejet et mépris envers les Suruwahá » chez le spectateur. En effet, quel spectateur qui verrait le documentaire sans rien connaître de ce peuple penserait que les deux journalistes ont tort ?

La plainte a été déposée en 2011, mais ce n’est que le 19 décembre dernier que les Suruwahá et ses défenseurs obtiennent gain de cause. Ainsi, après trois années de conflit judiciaire, les Suruwahá retrouvent leur dignité.

Survival et les Suruwahá contre Channel 7

En déposant une plainte, Survival International et les Suruwahá se sont mis à dos la deuxième chaîne privée de l’Australie : Channel 7. Les deux journalistes travaillent effectivement pour cette chaîne qui s’est toujours défendu des accusations portées contre les deux hommes et a toujours refusé de s’excuser auprès d’une tribu qu’ils ont jugé sans preuves. Tout porte alors à croire que le documentaire n’avait pas pour unique objectif de présenter cette tribu lointaine du Brésil, mais d’ouvrir un débat éthique. D’ailleurs, la question ouverte à la fin du documentaire est assez ambigu pour laisser supposer que derrière ce reportage se trame quelque chose de plus grand encore. La question ouverte était la suivante :

« Que faire avec les tribus de l’âge de pierre ? Faut-il les laisser vivre comme elles l’ont toujours fait depuis des millénaires, coupées du monde extérieur ? Ou faut-il les laisser rentrer dans notre monde moderne ? »

Cette question à double sens semble indiquer que cette tribu n’a ni sa place dans la jungle ni dans notre monde moderne. En citant cette phrase, les journalistes invitent à la réflexion et soulèvent également le monde moderne pour « chasser » ce peuple encore « sauvage » ?

 

Les Suruwahá : des « tueurs d’enfants » ?

Au cours du documentaire, Paul Raffaele tient compte d’une pratique indigène qu’il considère comme étant la « pire violation des droits humains ». Le journaliste explique par la suite que chez les Suruwahá, lorsque les enfants naissent avec des problèmes ou hors mariage, ils représentent le mauvais esprit. De ce fait, ces enfants doivent être tués de la pire des manières possibles soit en étant enterrés vivants soit en étant abandonnés aux bêtes sauvages. C’est de cette pratique que Paul Raffaele parlait lorsqu’il a dit que la tribu « encourage le meurtre des enfants malformés ».

Pour tirer au clair cette tradition, des Indiens ont été interviewés. Ces derniers n’ont pas nié la véracité de cette pratique, mais assurent toutefois qu’elle n’a plus été pratiquée depuis longtemps. Or, le « ton de jugement » qu’a utilisé Paul Raffaele dans son documentaire suppose que les Indiens pratiquaient toujours cette coutume.

Un scénario rappelant le cas de l’Australie

Même si le reportage a été tourné dans la jungle amazonienne, l’histoire que révèlent les journalistes rappelle une période sombre de l’Australie. En effet, à une époque, les enfants aborigènes métis d’Australie ont été enlevés à leurs parents puis confiés à des missionnaires ou à des orphelinats. Même s’il n’y a ici aucune infanticide, cette acculturation forcée a forcément marquée les esprits surtout qu’il en a été ainsi pendant 100 ans.

Pour Cristina Rocha, anthropologue qui a vécu en Australie pendant une quinzaine d’années, la manière dont les Européens ont agi et avec les indigènes d’Australie et avec les indigènes d’Amazonie est restée la même. Les Européens, à travers leurs agissements ont un but précis : l’acculturation, la substitution d’enfants et l’expropriation des terres indigènes qui en sont propriétaires pour des buts économiques.

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Paul Raffaele, journaliste et écrivain qui méprise visiblement les Indigènes

Paul Raffaele est aussi connu pour avoir écrit des livres sur les peuples indigènes qu’il croit connaître et qu’il juge pourtant injustement. Un de ses livres raconte une histoire où il a sauvé un papou de six ans menacé d’être dévoré par son peuple cannibale. Ce papou appartenait à la tribu Korowai. La scène s’est passée devant les caméras du journaliste et si les images ont fasciné plus de deux millions de téléspectateurs en 2006, elles ont aussi été beaucoup critiquées par les anthropologues. Sarah Hewat fut l’une de ces anthropologues qui a jugé que le travail de ce journaliste ne visait pas à améliorer la compréhension envers la tribu des Korowai, mais à assouvir « les instincts d’un public occidental avide de consommer du primitif ».

Ce n’est donc pas la première fois que Paul Raffaele peint un peuple autochtone de manière aussi méprisante pour faire parler de lui, offrir du sensationnalisme et dénigrer ses sujets de reportage.

Et si le reportage cachait quelque chose ?

Si l’on se focalise uniquement sur le reportage, on serait tenté de croire que Paul Raffaele et son équipe ont simplement dérapé pour offrir à leur audience du sensationnalisme, mais comme le démontre la question ouverte de la fin et la durée trop longue de la procédure : trois longues années, on dirait bien qu’il se joue bien plus que ce que l’on nous fait croire derrière cette histoire.

En effet, au Brésil, le reportage a choqué le public, mais semble aussi vouloir ouvrir les yeux de la population sur le « danger » que représentent les peuples autochtones. Le reportage a voulu convaincre les Brésiliens qu’on ne peut pas laisser ces peuples commettre des crimes au nom de la tradition et qu’il est temps que le monde moderne intervienne pour les civiliser. Mais est-ce vraiment la bonne solution ? La FUNAI et les anthropologues, eux, y sont totalement contre, mais avec l’important lobbying des missionnaires et des multinationales, cela risque d’arriver plus tôt qu’on ne le pense …

Ce discours, on l’a déjà entendu sur les lèvres des missionnaires évangéliques brésiliens qui font pression sur le gouvernement depuis plusieurs années. Ces missionnaires souhaitent qu’une loi criminalisant les infanticides soit adoptée et appliquée sous le nom de loi Muwaji. Jusqu’à aujourd’hui, la loi n’a pas été validée, même si est en discussion depuis l’année 2007. Pour les missionnaires, cette loi semble être la solution idéale pour que les peuples indigènes arrêtent les infanticides, que les missionnaires surestimaient.

Face à cette volonté de loi, Stephen Corry, directeur de Survival International déclare que les infanticides existent dans toutes les sociétés et non pas seulement chez les peuples autochtones. Malheureusement, les missionnaires évangéliques brésiliens semblent uniquement pointer du doigt ces peuples et ce, pour démontrer au public qu’ils sont arriérés et que l’intervention extérieure était nécessaire.

 

Paul Raffaele serait-il de mèche avec les missionnaires évangéliques brésiliens ?

Tout porte effectivement à le croire. Vous rappelez-vous qu’en 2010, la mission évangélique JOCUM a publié sur Youtube un pseudo-documentaire qui racontait l’histoire d’un enfant indigène enterré vivant ? L’enfant s’appelait Hakani et après une enquête, il s’est avéré que cette histoire était juste une invention. La mission évangélique a payé des Indiens pour jouer les comédiens et mettre ainsi en scène une pratique qu’elle veut faire croire au monde entier. Avec cette vidéo, les missionnaires pensaient aussi pousser le gouvernement à adopter la loi Muwaji.

Après ce documentaire est venue « La Tribu perdue ». Quelques temps après sa diffusion, en novembre 2012, Paul Raffaele est venu témoigner devant la Commission des droits humains du parlement brésilien pour que la loi Muwaji soit enfin adoptée. Il a même déclaré être surpris par la passivité de la FUNAI.

 

La FUNAI

Soulignons que la FUNAI a été créée en 1967 par le gouvernement brésilien. Son rôle est de s’opposer à l’idée de criminalisation des pratiques indigènes et de respecter les traditions comme le stipule le « Statut de l’Indien ». Ce statut figure dans la Constitution de 1988 et procure aux Indiens un statut social et des droits particuliers dont la propriété territoriale. La FUNAI ne prend sous sa tutelle que les Indiens qui respectent de vivre justement dans le respect de leurs traditions. Si un d’entre eux vient vivre en ville, il perdra son Statut d’Indien et deviendra un citoyen brésilien.

 

Persécuter les Indigènes pour s’approprier leurs terres

Pour les anthropologues, la persécution des Indigènes a pour unique but de s’approprier leurs terres. Selon eux, cette stratégie a été maintes fois utilisée par le passé et ce, pour l’intérêt de quelques personnes.

En Amazonie, la pression territoriale est très forte et d’ailleurs, cela fait plusieurs années que l’agro-business brésilien convoite les terres indigènes pour l’exploitation agricole, minière et forestière.

En 2012, l’auteur du documentaire « Indiens d’Amazonie en sursis » en la personne de Daniel Schweizer a déclaré que :

« (…) Les Amérindiens sont victimes d’une véritable guerre économique car les sous-sols des terres où ils vivent recèlent des richesses convoitées par les multinationales et les États (…) Le contexte actuel de crise économique n’arrange rien : dans l’indifférence générale, les décideurs, décomplexés, lancent des grands projets sans tenir compte des conséquences pour les peuples autochtones et l’environnement ».

En juillet 2014, Philippe Léna, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement a confirmé cette hypothèse en soulignons qu’ « avec l’exploitation minière, pétrolière, (…), la pression sur les aires protégées et les terres indigènes s’accentue ».

Les peuples autochtones sont ainsi les plus à plaindre surtout que leur protection risque encore plus de devenir difficile avec la nomination de Katia Abreu au poste de Ministre de l’Agriculture. Katia Abreu a été élue en décembre 2014 dans le nouveau gouvernement de Dilma Rousseff et avec sa réputation de « reine de l’agro-business », l’avenir des peuples autochtones d’Amazonie reste vulnérable.

Pour toucher les esprits, Rita Santos, une anthropologue invite le public à se réunir pour lutter contre les innombrables assassinats d’Indiens, l’encerclement de leurs terres et l’oppression de leur culture.

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